Technologies et éducation : un autre monde numérique est-il possible ?

Camilla Croso
Campagne mondiale pour l’éducation
Brésil

 



 

 Résumé À une époque où le monde et l’éducation se numérisent, nous devons nous poser une question : qui mène la danse ? Cet article décrit un certain nombre de risques et possibilités liés à l’utilisation croissante des technologies. En soi, l’emploi d’outils numériques offre la possibilité d’instaurer la justice éducative mais peut en même temps approfondir l’accès inégal à l’éducation et créer des écarts sociaux. Certains aspects essentiels sont présentés comme propices à la résistance, la mobilisation et la ci­toyenneté : l’importance du cadre politique et pédagogique dans lequel s’inscrivent les nouvelles technologies et la culture numérique ; l’intention ; la capacité d’utilisation asymétrique des différentes technologies et le point de vue des droits humains et du monde numérique en font partie.


Rien n’est neutre. Par conséquent, répondre à la question de savoir si la numérisation est une occasion d’instaurer la justice sociale ou si elle risque d’aggraver les fractures sociales dépendra au bout du compte de l’intention politique qui sous-tend son utilisation. Cette intention guide le cadre politique qui l’accompagne et les principes sur lesquels elle repose. En tant qu’éducateurs d’adultes, nous devons être conscients de l’intention politique qui sous-tend l’utilisation des technologies et la considérer comme un facteur clé pouvant permettre d’instaurer la justice éducative ou risquant d’approfondir l’accès inégal à l’éducation et d’aggraver les écarts sociaux.

Tout d’abord, nous devons comprendre que le cadre politique et pédagogique dans lequel s’inscrit la numérisation détermine l’usage des technologies et leur impact, et non l’inverse (Tedesco, 2016). Les technologies doivent être au service des cadres politiques et pédagogiques, et non les définir. Elles sont un moyen, et non une fin en soi, et certainement pas le seul moyen, juste un parmi d’autres auxquels les éducateurs et apprenants peuvent faire appel.

Cela signifie que les politiques de l’éducation ne devraient pas se focaliser sur une formation utile pour se servir des technologies et des équipements techniques, mais sur la formation des éducateurs et des apprenants à certains cadres politiques et pédagogiques auxquels les technologies contribueront (Tedesco, 2016). L’intention de ce type de cadres en est la clé – elle correspond à ce qui est en jeu et ce sur quoi il faut s’interroger : une plus grande justice éducative exigera des cadres qui donneront aux gens les moyens d’être des protagonistes actifs de leur apprentissage. L’objectif consiste à promouvoir l’accroissement du dialogue, de la participation et de la connectivité avec la diversité. Il faut qu’il y ait l’intention d’aborder des questions éducatives concrètes comme, par exemple, la démocratisation du savoir, l’amélioration de l’apprentissage, la promotion de l’esprit critique et de la solidarité, et il ne faut pas se laisser aller à l’adoration de la technologie.


© Campagne mondiale pour l’éducation

Dans leur analyse des cultures numériques, certains auteurs ont exprimé d’intéressantes réflexions. Milad Doueihi, titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de la Sorbonne à Paris, a par exemple remarqué que la culture numérique apporte de nouvelles possibilités, mais qu’elle est aussi imprévisible et qu’il lui arrive de présenter des effets secondaires inquiétants, voire même dangereux. Il a souligné la nécessité d’avoir un « utilisateur éclairé », en mesure de remettre en question et de modifier « l’environnement numérique préfabriqué » qui lui est offert. Il indique que les inégalités et les écarts ne sont pas uniquement causés par un accès asymétrique aux technologies, mais en particulier aussi par la capacité asymétrique à utiliser les différentes technologies. D’un côté, les technologies pourraient favoriser les consommateurs passifs qui ne remettent pas la numérisation en question et n’y voient pas de problème, tandis que d’un autre, elles pourraient promouvoir le débat et l’esprit critique, et encourager les gens à jouer un rôle actif dans l’évolution technologique ainsi que dans la mobilisation sociale, l’action politique et la citoyenneté.

Technologies de l’informa­tion et de la communication (TIC) et droits humains

Si l’on place les politiques sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’optique des droits humains, dans l’intention de promouvoir la justice éducative, il est crucial d’examiner les rapports entre secteurs public et privé, ce qui nous ramène à l’intention politique, moteur de la technologie et de la numérisation. Pour promouvoir la justice éducative, il est primordial que l’État puisse assurer une connectivité et une consommation gratuites, et instaurer des débats publics sur les instruments technologiques en soi, leur packaging et leurs contenus. Il est important de souligner que ces aspects ne sauraient obéir à la quête de profit qui risquerait de creuser les écarts et de créer des modèles et façons de penser contre-productifs. Si ces politiques et contenus pédagogiques spécifiques cessent de relever du domaine public, le marché occupera cet espace et reprendra ce rôle – en obéissant à ses propres intérêts privés (Lugo, 2015). Il est crucial que les TIC et le monde numérique soient ouverts aux débats et politiques publics afin d’être réellement au service du bien collectif.

Le virage numérique suscite beaucoup d’attention. Il existe clairement d’importants intérêts privés qui entendent faire des bénéfices grâce à la numérisation ainsi qu’à des processus éducatifs. Les TIC et les cultures numériques ne devraient pas se contenter de considérer les gens comme les consommateurs de ce type de technologies (formées et définies par le marché), elles devraient en particulier voir en eux des producteurs de technologies. L’obsolescence des technologies est souvent dictée par l’intention de faire des bénéfices, et il est important de disposer de mécanismes étatiques et publics pour innover et produire des progrès technologiques, indépendamment du marché.

Kishore Singh, rapporteur spécial sur le droit à l’éducation, s’est penché sur les questions et difficultés liées au droit à l’éducation à l’ère du numérique (2016) en s’interrogeant sur la façon de faire respecter les normes et principes qui le sous-tendent, tout en adoptant les technologies numériques. Il déclare que les technologies offrent de considérables avantages pour le processus éducatif mais qu’elles peuvent en même temps ébranler la réalisation de ce droit. Il convient ici d’adopter une approche d’intégration universelle. Il affirme qu’il est nécessaire d’accorder de l’attention aux questions de l’accès et des compétences pour les groupes les plus marginalisés, et que l’éducation par le biais des technologies numériques peut en fait aussi contribuer aux disparités entre les sexes. De même, la liberté des enseignants d’enseigner comme ils le jugent opportun risque d’être freinée par des modèles d’éducation reposant sur la technologie ; rappelons que « la liberté académique inclut le droit d’enseigner sans ingérence, y compris le droit de choisir les contenus et méthodes d’enseignement, et la liberté d’utiliser ou non une technique ou une technologie particulières. » En outre, il souligne que tandis que les technologies numériques impliquent nécessairement la participation du secteur privé, il faut mettre en garde contre les risques d’une privatisation de l’éducation et des intérêts commerciaux des prestataires privés.


© Campagne mondiale pour l’éducation

De même, il est capital de mettre en relief l’importance des ressources éducatives en accès libre et de prendre en compte les matériels d’enseignement, d’apprentissage et de recherche relevant du domaine public ou cédés sous licence ouverte autorisant un accès, une utilisation, une adaptation et une redistribution gratuite par des tiers sans restrictions ou avec des restrictions limitées. Les ressources éducatives ouvertes, y compris la liberté de choisir un logiciel open source, supposent un engagement éthique en faveur d’approches démocratiques et inclusives, garantissant que les personnes de sexe, nationalité, race, lieu de résidence, religion ou capacité physique différentes puissent s’en servir, établir un lien avec elles et les adapter ou les modifier.

« Il ne faudrait jamais considérer que les nouvelles technologies et cultures numériques remplacent les enseignants, l’interaction humaine ou l’enseignement et l’apprentissage en face-à-face. »

L’absence de dynamique informatique

Dans cet article, j’ai tenté d’examiner certains points critiques dont il faut tenir compte en ce qui concerne les technologies et l’éducation, notamment l’intention politique qui sous-tend l’utilisation des technologies. Les technologies sont un moyen et non une fin en soi. Elles sont un moyen, certainement pas le seul, juste un parmi d’autres auxquels les éducateurs et apprenants peuvent faire appel. Il ne faudrait jamais considérer que les nouvelles technologies et cultures numériques remplacent les enseignants, l’interaction humaine ou l’enseignement et l’apprentissage en face-à-face. Il est largement admis que des enseignants autonomes, créatifs, investis du pouvoir d’agir et appréciés sont l’élément central d’une éducation de qualité pour tous. En effet, aussi formidables que puissent être les technologies, elles ne peuvent pas remplacer la dynamique du dialogue, du débat, de la confrontation des idées et des opinions et de l’apprentissage collectif actif qui recèle une grande part de spontanéité, de réflexion et d’émotion humaine. Justement, à propos d’une approche des technologies numériques reposant sur les droits, Kishore Singh souligne que « les pouvoirs publics devraient assurer que l’utilisation des technologies numériques soient considérées comme un moyen d’éducation et non un moyen de substitution de l’éducation en face-à-face. Ils devraient reconnaître que dans l’éducation, le contact humain est essentiel pour le processus d’enseignement et d’apprentissage. »

Enfin, nous ne devons pas oublier que les limites entre le « virtuel » et le « réel » sont perméables et qu’en fait, nous évoluons entre l’une et l’autre. Cette perméabilité se révèle être une qualité qui ouvre la porte à des ressources pédagogiques. En tant que citoyens, nous vivons dans un monde en mutation qui nous met sans cesse au défi de réfléchir davantage à notre engagement concernant les droits humains et les libertés fondamentales, et les possibilités offertes par le monde numérique en tant qu’espace décisif pour les voix critiques et promoteur essentiel de la résistance, de la mobilisation et de la citoyenneté sont indéniables.


References

Doueihi, Milad (2010) : La gran conversión digital. Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica.

ONU (2016) : A/HRC/32/37. Report of the Special Rapporteur on the right to education http://ap.ohchr.org/documents/dpage_e.aspx?si=A/HRC/32/37

SITEAL (2015) : Diálogos del SITEAL. Conversación con María Teresa Lugo. Avances en la integración de las TIC en los sistemas educativos latinoamericanos. http://www.siteal.org/sites/default/files/siteal_dialogo_lugo.pdf

Tedesco, J.C. (2016) : La Integración de TIC en la Educación Argentina. Interview : http://insurgenciamagisterial.com/entrevista-a-juan-carlos-tedesco-sobre-la-integracion-de-tic-en-la-educacion-argentina


L'auteure

Camilla Croso est présidente de la Campagne mondiale pour l’éducation (CME) et coordinatrice de la Campagne latino-américaine pour le droit à l’éducation. Elle a obtenu en 1998 un diplôme de sciences et planification sociales dans les pays en développement de la London School of Economics et est l’auteure d’une série d’articles et de livres sur l’éducation et les droits humains.

Contact
camcroso@gmail.com